
La crise écologique est à notre porte. D’accord, le message commence à passer. Mais comment faire évoluer des sociétés entières ? De quels leviers disposons-nous pour convertir nos économies à grande échelle ? On aimerait bien faire appel à des investissements publiques, pour amorcer des changement d’ampleur nationale. Mais en Europe, une dure réalité s’offre à nous : nous sommes ruinés. Les dettes publiques des états européens sont au plus haut. La Grèce et l’Irlande en ont déjà fait les frais. Alors comment engager des politiques publiques de changement dans un tel contexte budgétaire ?
Commençons d’abord par mieux comprendre le mécanisme de la dette. Un état souhaite investir. Il emprunte donc de l’argent à une banque privée, et s’engage à lui rembourser avec des intérêts. En pratique, il commence par payer les intérêts, et lorsque l’emprunt arrive à l’échéance (on parle de « maturité de la dette ») il rembourse le principal. Si tout s’est bien passé, la croissance fût au rendez-vous et, l’inflation aidant, l’état peut à terme rembourser. Il a donc stimuler l’économie par son emprunt. Par contre, lorsque la machine économique ne tourne pas assez vite, à maturité, celui-ci est incapable de rembourser son principal. il contracte donc un autre prêt pour rembourser le premier. Après quelques tours de manège, les intérêts se cumulant, l’état se retrouve complètement endetté ! Cet effet « boule de neige » est en fait si puissant qu’en France, la dette publique correspond à environ 80% d’intérêts accumulés, le principal représentant donc seulement 20% [1] . En effet, depuis la fin des années 70, la croissance « molle » et le déficit budgétaire nous ont entraîné dans cette spirale d’endettement.
Bien sur, il y a donc une vraie question d’équilibre budgétaire. Cependant, on se dit que si la France avait pu emprunter à 0%, l’histoire aurait été toute autre. En effet, la dette actuelle serait divisé par 5 par rapport à celle que l’on connaît ! Mais qui pourrait prêter sans intérêt ? Et bien la banque centrale, détenue par l’état. On « fait tourner la planche à billet ». Pourquoi diable n’avons nous pas fait ça plus tôt alors ? Et bien depuis le traité de Maastricht il est interdit à un état européen d’emprunter à la banque centrale (Depuis 73 dans le cas de la France) [2] . Il se doit de faire uniquement appel aux marchés privées, avec les risques que cela comporte. Mais cette loi ne vient pas de nulle part. En effet, il est communément admis que cette pratique était déclencheur d’inflation.
Inflation ? N’est-ce pas là une chose à éviter à tout prix ? La réponse est en fait plus subtile. Imaginons une inflation pas forcément faible, mais stable (qui reste au même taux au fil du temps). Les ménages et entreprises ne sont pas affectés car leurs revenus réguliers (salaires, prix de ventes des produits) augmentent de concert avec l’inflation. Par contre les créditeurs voient leur dette « diluée » et à contrario, les créanciers se feront rembourser une somme qui aura perdu toute sa valeur. Bien sûr, ceci peut être éviter en alignant les taux d’intérêts sur l’inflation. A l’inverse, si l’on imagine une inflation plus imprévisible (une augmentation soudaine par exemple), les revenus et salaires ne suivent plus, le pouvoir d’achat se retrouve en berne et plonge le reste de l’activité économique avec lui [3] . C’est notamment le cas du triste exemple de l’Allemagne dans les année 20, ou les prix furent multipliés par un million en six mois ! On comprend alors mieux que ces derniers soient très réticents à revenir sur le traité de Maastricht !
Mais en 2008, lors de la crise financière, l’état a injecté des liquidités, c’est-à-dire accordé des prêts à taux nul aux banques pour les renflouer. On voit alors le paradoxe, car ces mêmes banques ont prêté à des taux de l’ordre de 9% aux états qui sont aujourd’hui endettés jusqu’au cou. Pourquoi donc ne pas sauver les états comme les banques, et en même temps libérer des fonds pour répondre à la crise écologique ? Et bien c’est ce que propose la Fondation Nicolas Hulot (FNH). Aujourd’hui, la Banque Centrale Européenne (BCE) pourrait accorder des prêts significatifs aux états afin de financer des projets de décarbonisation de l’économie (comme la rénovation des logements, un enjeu majeur).
Pour défendre leur projet, les économistes de la FNH avancent plusieurs arguments. Tout d’abord, une inflation plus élevée qu’actuellement mais contrôlée ne serait pas problématique comme nous l’avons vu. Mais aujourd’hui, les directives européennes tablent sur une inflation à moins de 2%. Pour contrôler l’inflation, la BCE impose des taux d’intérêts plus élevés ce qui a tendance à crisper l’économie. De plus, ces dernières années, la masse monétaire a cru d’environ 16% par an sans engendré d’inflation chaotique. Ce recours à la BCE permet donc à l’état de reprendre la main sur la création monétaire. Pour plus de détail, je vous recommande la lecture de la proposition de la FNH: « Financer l’avenir sans creuser la dette ».







4 comments
greenvincent says:
avr 10, 2011
Même si au départ l’article peut paraître long, il se lit en une seule fois et très rapidement. Je comprends mieux le nœud du problème maintenant. Très intéressant
. La solution vient donc, encore, de l’Europe et de ses institutions. Le Parlement Européen n’a aucun moyens de faire pression sur la BCE non ?
Etienne zoupic says:
avr 11, 2011
Bonjour,
Merci pour ce bon résumé.
Un retour sur quelques dates.
1913: fondation de la FED
1971: fin de la parité or
1976: le pouvoir de création monétaire en France est confié aux banques privées
1992: traité de maastricht, article 104, les peuples européens interdisent à leurs banques nationales de battre monnaie
Le dernier traité européen dit de Lisbonne revalide et revérouille les capacités de créations monétaires des Etats.
Il y a donc un mélange sur la date du traité de maastricht.
C’est à nous, de faire pression pour récupérer ce droit de création monétaire à un niveau national, européen voire local.
Christian says:
avr 11, 2011
Réflexion fort documentée, néanmoins je soulignerai une erreur: en 2OO8 les banques ont eu besoin de l’aide de l’état pour faire face à une crise dite de liquidité et de solvabilité .
L’état a donc accordé aux banques des prêts à taux supérieur au marché et non à taux zéro( par ailleurs ces prêts ont été remboursés courant 2OO9)
Antonin says:
avr 12, 2011
@Etienne : merci pour ce petit rappel chronologique! Il y avait effectivement erreur de ma part sur Maastricht. La voilà corrigée :p!
Il est également utile d’avoir rappelé que le traité de Lisbonne se situe dans la même lignée.
@Christian : Je ne suis pas expert en la question, mais j’avais cru comprendre qu’en 2008, les prêts accordés par la BCE (et la Fed aux Etats-Unis) étaient de l’ordre de 1%. Ce taux est très faible puisque celles-ci réinvestisse ce capital pour prêter à des taux de plusieurs % (9% à l’état Grec). Compte tenu des quantités en jeu et de la rentabilité de ce petit jeu, on explique en grande partie les bénéfices records obtenus par une banque comme la BNP, 1 an après la crise des subprimes.
Source : Thomas Piketty dans http://piketty.pse.ens.fr/fichiers/presse/LIBERATION_100223.html